Grosse frustration jeudi 14 février dans les rangs des dizaines de personnes qui n'ont pu accéder au cinéma l'Utopie de Sainte-Livrade-sur-Lot à l'appel de MER 47 (Mémoire Espagne Républicaine). La grande salle était bondée pour la sortie nationale du documentaire « Le Silence des autres. La justice contre l'oubli » d' A. Carracedo et R. Bahar.

Il est vrai que ce film provoque quelques résonances dans notre région généreusement habitée de familles républicaines espagnoles, exilées depuis le coup d'état de Franco en 1936 et au-delà. Nombre d'entre elles comptent dans leurs rangs pères, mères, grands-pères et grands-mères, oncles et tantes, la plupart victimes innocentes, froidement abattues par les fascistes au seul motif qu'ils pouvaient porter « le gène du rouge », ce « virus » signant leur arrêt de mort. Ils sont des milliers ces « autres silencieux » qui pourrissent dans des fosses communes de bords de routes, d'Andalousie au Pays Basque en passant par toute les régions d'Espagne. Toutes et tous sont les héros de ce documentaire. Leurs dépouilles sont demandées par les familles qui ne réclament rien d'autres qu'une sépulture décente pour leurs aïeuls.

Parmi les 400 heures de « rushs » collectées, les documentaristes ont ainsi extrait des témoignages de proches, sans haine ni esprit de vengeance, juste obsédés à l'idée de partir à leur tour sans avoir pris le temps de donner une sépulture décente à leur père ou mère. Voir ces grand-mères rompues par le poids des ans et les blessures morales vaut tous les discours du monde. C'est triste à pleurer et magnifique à la fois. Magnifique car, parfois, quand la faucheuse a fait son œuvre, ce sont les petits enfants qui prennent le relais. Des jeunes qui découvrent sur le tard les avanies du franquisme dont leurs manuels scolaires étaient ignorants. En effet, si le documentaire secoue notre région, il parle aussi en Espagne où les langues se délient et où les débats s'instaurent entre les partisans de l'amnésie et ceux de la vérité des faits. Débats sur fond de transition démocratique survenue au lendemain de la mort du dictateur en 1975 et sur combat juridique mettant en lumière toutes les victimes du régime fasciste. Si les sévices de Franco ont débuté dès le débarquement des troupes rebelles venues du Maroc en juillet 1936, ils se sont poursuivis durant les quarante années de dictatures qui ont fait des milliers de victimes parmi les démocrates de ce pays. Les documentaristes donnent aussi la parole à ceux, militants politiques, syndicalistes, journalistes indépendants, ex-détenus et torturés contraints de côtoyer leurs tortionnaires qui vivent en toute liberté. Parfois sur le même boulevard. Aucun d'entre eux ne crie vengeance. Juste réclament-ils une audience devant un tribunal pour faire éclater la vérité des faits endurés.

Jugez les crimes franquistes ! C'est aussi le cri de ces femmes, ces bébés volés, arrachés à leurs parents à leur naissance ou lors leur prime enfance. Ces enfants devenus adultes découvrent l'ignominie du sort qui leur fut réservé.

Adepte des pratiques eugénistes nazies, Franco, ses sbires du corps médical et une partie du clergé considéraient de leur devoir de confier aux familles proches du régime, les bébés volés aux mères «  rouges » à qui l'on faisait croire que leur enfant était mort à la naissance. La seule façon aux yeux de ces tortionnaires d'épargner ces enfants du gène, porteur de la « lèpre communiste. »

1936-2018. En mettant en perspective, avec une froideur rigoureuse, près d'un siècle d'une histoire espagnole dissimulée et méconnue de la jeunesse, la projection du « silence des autres » lève ainsi un voile salutaire pour l'avenir. Ce documentaire conforte ceux, qui, en Espagne, veulent consolider la démocratie renaissante. Une démocratie qui exige la suppression de l'amnistie des tortionnaires. C'est la leçon essentielle de ce film bouleversant qui fera date, au-delà des tourments politiques que traverse aujourd'hui le pays voisin.

Joël Combres

Des séances supplémentaires seront programmées en mars dans la semaine du 6 mars ou la semaine du 13 mars. À vérifier sur cine-utopie.fr