Parmi les thèmes qui étaient à l'affiche du festival, figuraient les frontières entre le journalisme et la littérature. Ancrage a notamment assisté à plusieurs lectures d'écrivains connus ayant plus ou moins écrit sur le journalisme. Les extraits étaient lus par Vladia Merlet, femme de théâtre lot-et-garonnaise.

Illusions Perdues d'Honoré de Balzac

Vladia a choisi d'ouvrir le bal de ses lectures par le roman le plus long de la Comédie Humaine. L'histoire d'un jeune poète charentais qui monte à Paris rêver de gloire et de poésie. Vite las de ses désillusions, il sautera à pied joints dans le journalisme, et pas n'importe lequel: la critique littéraire, très en vogue à l'époque. L'extrait lu est ce passage où Lousteau, éminent journaleux, donne une première "leçon de journalisme" à Lucien de Rubempré, néo-journaliste. Dans cette tirade discursive toute balzacienne, dite d'un trait et d'un docte ton, on y apprend toute la cuisine journalistique d'alors, à accessoirement comment faire de la critique littéraire. Premier conseil, il est de (très) bon ton d'assassiner le livre que l'on doit chroniquer. Qu'on l'ait lu ou non, et même s'il est de qualité. Deuxièmement, déployer un argumentaire superficiel et sophistique, qui paraît solidement construit, mais totalement vide à l'intérieur. Dernier conseil de bon aloi qui vaut pour tout journaliste: flatter l'abonné, et lui asséner les quelques vérités littéraires par lesquelles il ne fait que jurer. 

Alors, faites-vous confiance aux critiques maintenant?

Bel-Ami de Guy de Maupassant

Georges Duroy, ancien employé des chemins de fer, plutôt joli garçon au regard vif, à la moustache sémillante et au cheveu bouclé, est venu au journalisme par le biais d'une connaissance. Autrement dit, par hasard. Il doit écrire un article sur ses années de soldat en Algérie mais, n'est pas plumitif qui veut, il se trouve tout à fait incapable de pondre quelques lignes. Pour celles et ceux qui connaissent l'histoire, c'est Madeleine Forestier, épouse de son collègue, et au demeurant future maîtresse de Duroy, qui écrira le texte à sa place. On pourrait définir le journalisme d'alors par cette formule: "Je ferais la sauce, mais il me faut le plat". Duroy, au lieu de quelques lignes maladroites, présentera au journal une histoire (car la fiction est passée par là) tournée d'une manière haletante, à faire pâlir les meilleurs feuilletonistes.

Pour bien comprendre le journalisme et ceux qui le pratiquent, il faut pénétrer à pas feutrés dans l'antre d'une rédaction. D'aucuns savent que ça grouille là-dedans, une vraie fourmilière ! Les journalistes sont assis sur le canapé, concentrés à...jouer au bilboquet! C'est l'activité favorite de la rédaction, bien plus importante que l'écriture de papiers qui jonchent la table centrale. Un vrai foutoir. 

Rassurez-vous, il n'en est pas ainsi pour Ancrage.

Scoop de Evelyn Waugh

William Boot, obscur scribouillard d'un magazine de jardinage, est envoyé par erreur en reportage à l'étranger, à la place de son cousin, écrivain reconnu.

Dans ce roman anglais paru dans les années 30, l'auteur nous donne la méthode pour faire un grand reportage à succès, au cas où, comme le pauvre William, on serait envoyé à l'autre bout du monde à notre insu. Pour plaire au lecteur, il faut d'abord faire reposer le reportage sur une dramaturgie sensationnelle au plus haut point. Puis enchaîner les actions, les rebondissements, faire pleurer les foules, donner à voir, faire sentir les odeurs. Bref, tout un mélodrame en somme.

A l'aune de ces lectures, il est clair qu'au XIXe siècle, déjà, le journalisme n'avait pas très bonne presse. En effet, comment faire confiance à quelqu'un qui critique les livres sans les lire? A un parvenu qui fait écrire ses papiers par son amante? A l'écrivain raté qui écrit un reportage à la manière d'un mélodrame, mais dans lequel tout est faux?

La défiance envers les journalistes ne date pas d'hier, tant s'en faut. Mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit ici de fictions, et que la réalité des rédactions, des journalistes qui travaillent d'arrache-pied, en voyant leurs moyens s'amenuiser chaque jour, est parfois toute autre.

Simon Loignon